À 91 ans, la légende de la chanson Pierre Perret se confie comme jamais sur la guerre, le service militaire et ce que les jeunes générations devraient en retenir.
Ce chanteur français, célèbre depuis les années 1960 pour ses textes à la fois impertinents et profonds, prend la parole au cœur d'une période de tensions mondiales. Alors que l'Europe relance le débat sur un éventuel service obligatoire pour les jeunes, Perret replonge dans ses propres 28 mois sous l'uniforme — oscillant entre moquerie envers la bureaucratie militaire et bilan étonnamment positif sur le vivre-ensemble.
Un vieux chansonnier qui n'a pas peur de dire les choses clairement
Pierre Perret fait depuis longtemps partie du patrimoine culturel français. Des chansons comme Le Zizi, Lily ou Les jolies colonies de vacances semblent légères en surface, mais portent souvent une critique sociale acérée. C'est précisément ce regard qui façonne aussi sa position sur la guerre et l'armée.
À 91 ans, Perret n'a rien perdu de sa franchise. Il écrit, publie des livres de souvenirs et commente les décisions politiques. Même le décès de sa femme Rebecca début 2024 ne l'a pas réduit au silence — il s'est au contraire réfugié dans le travail. Écrire, raconter, réagir : c'est sa façon de traverser le deuil et un monde en état de crise permanente.
Derrière l'humour de ce chanteur se cache depuis toujours une profonde aversion pour la violence, les jeux de pouvoir et la mégalomanie militaire.
« Quelle connerie la guerre » — la position sans ambiguïté de Perret contre la violence
Face aux conflits actuels en Ukraine ou au Moyen-Orient, Perret s'appuie sur un principe qui traverse toute son œuvre : il rejette la guerre de manière absolue. Dans ses chansons reviennent régulièrement des personnages qui souffrent des bombes, des déplacements forcés et de la violence aveugle. La Petite Kurde, une chanson sur une jeune fille kurde, est aujourd'hui même étudiée en classe.
Le chanteur poursuit un objectif bien précis : que les enfants et les adolescents comprennent tôt où peuvent mener l'agressivité et les fantasmes de puissance. Celui qui devient belliqueux — querelleur et assoiffé de guerre — joue avec des vies, la sienne comme celles des autres.
Pour Perret, aucune justification ne tient face à la guerre — ni historique, ni religieuse, ni géopolitique.
Il cite son ami le poète Jacques Prévert, à qui l'on doit cette formule : « Quelle connerie la guerre ». Perret y voit l'analyse la plus courte et la plus juste du sujet : la guerre détruit tout ce que les hommes ont patiemment construit.
Le débat sur le service militaire relancé par Macron : ce qu'en dit un homme de 91 ans
La France réfléchit depuis un moment à un possible retour d'une forme de service pour les jeunes. Le président Emmanuel Macron a évoqué un éventuel rétablissement du service militaire ou d'un service national universel. Des débats similaires agitent d'autres pays européens autour d'une obligation de service civique ou militaire.
C'est précisément là que les choses deviennent fascinantes, car Perret établit une distinction nette entre guerre et service militaire. Il méprise le métier des armes, mais reconnaît certains effets positifs de sa propre expérience sous l'uniforme.
« 28 mois, même grade, même bêtise »
Perret parle ouvertement de son vécu en tant que conscrit. Il a passé 28 mois sous les drapeaux, une expérience qui l'a inspiré pour écrire une chanson satirique : Le Service militaire. Dans ce titre, il démonte la hiérarchie rigide. Les supérieurs qui portent le même grade depuis des décennies, il les décrit comme aussi figés dans leurs têtes que sur leurs épaules.
Dans ses souvenirs, beaucoup d'officiers symbolisent une autorité en stagnation : grade immobile, schémas de pensée tout autant.
Avec ironie et sarcasme, il dénonce la « bornitude » de l'uniforme et du commandement. Un motif que connaissent bien ceux qui ont vécu ou débattu des dérives de l'autorité militaire, des brimades et des ordres absurdes.
Respect et discipline : le service militaire comme expérience sociale
Malgré ses critiques appuyées, Perret présente un aspect du service militaire sous un jour différent : le brassage social. Il se souvient de recrues issues de milieux radicalement différents qui se retrouvaient soudainement dans la même chambrée.
C'est là qu'il voyait une vraie valeur ajoutée : des jeunes de familles aisées côtoyaient des enfants d'ouvriers, des décrocheurs scolaires partageaient le quotidien de fils d'universitaires. Tous portaient le même uniforme, tous devaient respecter le même emploi du temps.
- Des règles communes : ponctualité, discipline de base, respect de l'autre
- Des conditions égales : mêmes vêtements, mêmes logements, mêmes obligations
- Des origines mélangées : ville et campagne, riches et pauvres, diplômés et non-diplômés
- Des expériences partagées : exercices, gardes, ennui, conflits et réconciliations
Perret décrit ces mois comme une sorte de melting-pot. Le service aurait, au moins temporairement, nivelé les différences sociales. Celui qui n'avait guère eu de contact avec des gens d'autres milieux se retrouvait à déjeuner à la même table, à transpirer lors du même exercice, à partager la même frustration.
À ses yeux, un service commun limité dans le temps peut transmettre respect et discipline, et constituer ainsi le point de départ d'une véritable proximité sociale.
Qu'est-ce que cela signifie pour les débats actuels ?
Une question similaire se pose dans de nombreuses sociétés européennes : une société fracturée a-t-elle à nouveau besoin d'expériences communes et obligatoires ? Certains réclament un service universel — au choix dans l'armée, la protection civile, les établissements de soins ou des projets sociaux.
La perspective de Perret offre quelques pistes de réflexion :
| Aspect | Guerre | Service / Service militaire |
|---|---|---|
| Objectif | Imposer des intérêts par la violence | Formation, cohésion, missions d'intérêt général |
| Conséquences | Destruction, traumatismes, morts | Apprentissage de la discipline et du travail en équipe, frustrations possibles |
| Jugement de Perret | Rejet radical | Regard critique, mais avantages reconnus pour le brassage social |
Cette distinction est fondamentale : le chanteur refuse toute romantisation de la guerre, mais perçoit des opportunités dans un service limité et clairement défini, à condition qu'il ne bascule pas dans le militarisme.
Fraternité plutôt que front : pourquoi Perret mise sur la solidarité humaine
Au bout du compte, son fil conducteur est ancré dans la devise française : la fraternité. Il la considère comme la force de résistance la plus puissante face à la haine, au nationalisme et à la course aux armements. Quand de jeunes gens font l'expérience que l'autre — quelle que soit sa classe sociale ou son origine — partage au fond les mêmes inquiétudes et les mêmes espoirs, leur propension à le voir plus tard comme un ennemi diminue considérablement.
Perret présente la fraternité comme un terrain d'apprentissage concret, et non comme un slogan creux gravé sur un fronton officiel.
Ce faisant, il touche à une question qui préoccupe de nombreuses sociétés européennes : suffit-il de parler théoriquement de tolérance, ou faut-il à nouveau des espaces communs et contraignants où les jeunes soient obligés de vivre et de travailler ensemble ?
Que signifient vraiment « respect » et « discipline » ?
Quand Perret parle de respect et de discipline, il ne prône pas une obéissance aveugle. Dans le contexte d'un service militaire ou civil, ces notions peuvent être très concrètes :
- Le respect, c'est reconnaître les différences sans les dévaloriser. La recrue qui a arrêté ses études n'est pas moins digne que l'étudiant en droit.
- La discipline, c'est respecter les règles établies, même quand elles agacent — tout en exigeant des justifications compréhensibles et des limites claires.
Dévoyées, ces valeurs glissent rapidement vers la répression et l'obéissance à tout prix. C'est précisément ce danger que Perret garde en ligne de mire dans sa représentation satirique de la hiérarchie militaire. Son éloge du vivre-ensemble n'exclut pas une critique sévère des jeux de pouvoir absurdes.
Ce qu'un service moderne devrait offrir, selon Perret
Si l'on transpose sa réflexion à un service possible au XXIe siècle, un scénario intéressant se dessine. Un engagement obligatoire et limité dans le temps pourrait combiner plusieurs objectifs :
- Favoriser la rencontre entre classes sociales et cultures différentes
- Proposer des missions concrètes dans la protection civile, les soins, l'éducation ou les infrastructures
- Poser des limites claires contre toute forme de brimade, d'humiliation ou d'endoctrinement idéologique
- Afficher un engagement explicite : former pour aider et protéger, non pour des guerres d'agression
La faisabilité politique et pratique d'un tel modèle reste une question ouverte. Mais le parcours de vie de Perret montre qu'il est possible d'extraire certaines idées d'un système fortement critiqué et de les repenser à nouveaux frais. La condamnation sans appel de la guerre n'empêche pas de s'interroger sur la manière dont les jeunes peuvent apprendre une responsabilité collective.
Dans un contexte de craintes guerrières récurrentes, la voix d'un homme de 91 ans qui connaît les deux réalités — la routine de la caserne et une posture de paix absolue — résonne avec une clarté rare. Son message se résume à l'essentiel : la guerre reste une « connerie ». Mais le respect, la discipline et la fraternité, bien compris, peuvent devenir des outils contre cette bêtise — et non un prétexte pour la justifier.













