La défense nationale, nouvelle priorité financière de la France
Depuis 2025, un sujet s'est imposé au cœur des débats français : la défense. Face aux tensions croissantes au Moyen-Orient et aux relations tendues entre l'Iran, Israël et les États-Unis, le gouvernement français a décidé de constituer un fonds dédié à la défense — en regardant de très près l'épargne colossale accumulée par les ménages.
Comment fonctionne ce nouveau fonds de défense
Depuis octobre 2025, il existe en France un premier fonds spécialisé dans le secteur de la défense. Le principe est simple : des investisseurs privés apportent des capitaux, qui sont ensuite orientés vers des entreprises du secteur de l'armement et de la sécurité — des start-ups aux grands groupes industriels, en passant par les PME.
L'ancien ministre de l'Économie Éric Lombard a présenté un fonds de capital-investissement piloté par la banque publique Bpifrance. L'objectif de collecte est fixé à environ 450 millions d'euros. Son nom, sobre en apparence, porte une charge politique considérable : « Bpifrance Défense ».
Le fonds « Bpifrance Défense » permet aux épargnants français de participer directement au capital d'entreprises du secteur de l'armement et de la défense — mais avec des risques élevés à la clé.
L'entrée est accessible dès 500 euros. En souscrivant, l'épargnant ne devient pas actionnaire d'une seule société, mais participant d'un fonds qui redistribue les capitaux entre plusieurs acteurs de l'industrie de défense.
Deux voies d'accès : Bpifrance ou l'assurance-vie
Pour investir, deux options principales s'offrent aux particuliers :
- Souscription directe auprès de Bpifrance sous forme de fonds d'investissement
- Intégration dans un contrat d'assurance-vie existant ou nouveau, sous forme d'unités de compte
Ce second canal est particulièrement stratégique sur le plan politique. L'assurance-vie constitue le placement préféré des Français, un rôle comparable à celui des contrats d'épargne en capital ou des polices en unités de compte en Allemagne.
Près de 2 000 milliards d'euros sont logés dans ces contrats en France. Selon les données d'Harmonie Mutuelle, pratiquement un Français sur deux détient une telle police. Même une légère réorientation de ces flux financiers vers le secteur défense pourrait donc mobiliser des sommes considérables.
Un placement sans les garanties du Livret A
Le directeur général de Bpifrance, Nicolas Dufourcq, tient à dissiper toute illusion dès le départ. Il est clair : quiconque investit dans un fonds de défense assume l'intégralité du risque en capital.
Le fonds « Bpifrance Défense » n'est pas un livret sécurisé, mais une participation exposée à un risque de perte totale, sans garantie de rendement ni avantage fiscal.
Contrairement au Livret A — ce produit d'épargne réglementé par l'État offrant un taux d'intérêt fixé et une protection du capital — il n'existe ici aucune garantie étatique ni rémunération minimale assurée. Le rendement dépend entièrement des performances des entreprises détenues dans le portefeuille. En cas d'échec des projets, un investisseur peut perdre la totalité de sa mise.
Pourquoi l'État lorgne autant sur l'assurance-vie
Du point de vue de l'État, l'intérêt pour l'assurance-vie s'explique simplement : ces fonds sont investis sur le long terme, et de nombreux contrats permettent d'intégrer de nouveaux véhicules de placement avec une grande souplesse. Pour des assureurs comme Société Générale Assurances et des gestionnaires d'actifs comme Tikehau Capital, un nouveau marché s'ouvre.
Des représentants du secteur ont déjà indiqué qu'un véhicule d'investissement supplémentaire est en cours de conception, spécifiquement orienté vers le financement de l'industrie de défense et distribué via des produits assurantiels. La frontière entre épargne-retraite classique et politique de défense s'en trouve significativement déplacée.
L'État peut-il vraiment toucher au Livret A ?
En France, le Livret A est perçu comme presque intouchable : simple, réglementé, exonéré d'impôts et souvent utilisé comme épargne de précaution. L'État ne peut pas y accéder directement à sa guise. Il peut néanmoins orienter les choix d'allocation des fonds en coulisses.
Les dépôts du Livret A et de son pendant durable, le LDDS (Livret de Développement Durable et Solidaire), sont en grande partie centralisés à la Caisse des Dépôts. Ces fonds sont ensuite réorientés vers des projets d'intérêt public — traditionnellement le logement social ou les infrastructures.
| Produit | Accès direct de l'État ? | Utilisation possible pour la défense |
|---|---|---|
| Livret A / LDDS | Aucun accès direct à l'épargne | Financement de casernes, logistique, infrastructures |
| Assurance-vie | Réorientation volontaire via des fonds | Capital pour les fabricants d'armement et entreprises de défense |
| Bpifrance Défense | Décision de placement libre pour l'épargnant | Fonds propres pour start-ups, PME et grands groupes du secteur défense |
Le ministre de l'Économie a laissé entendre que les fonds du Livret A et du LDDS pourraient être utilisés, au moins indirectement, pour des projets à vocation militaire. Non pas pour l'achat direct d'armements, mais pour des « infrastructures de défense » — casernes, dépôts ou plateformes logistiques.
Les dépôts du Livret A ne sont pas destinés à financer des chars ou des missiles, mais à garantir des lignes de crédit pour des bâtiments militaires, des casernes et la logistique de défense.
Pour les épargnants, rien ne change formellement sur leur compte : ils conservent leur taux d'intérêt et leurs garanties. L'effet politique se produit en amont, par le biais d'une réaffectation renforcée des capitaux publics centralisés vers des projets liés à la sécurité nationale.
L'envolée boursière des groupes de défense
Parallèlement aux plans de l'État, les marchés ont déjà réagi. Les cours des grands groupes français de défense comme Thales, Safran ou Dassault Aviation ont nettement progressé. Thales seul a enregistré une hausse de plus de 75 % depuis le début de l'année, tandis que Safran affichait environ 20 % de gain.
Beaucoup d'investisseurs avaient donc déjà misé sur la défense de leur propre initiative, bien avant que des fonds officiels ne soient constitués. Cette dynamique boursière rend ces fonds thématiques naturellement plus séduisants — mais crée aussi le risque que des particuliers, aveuglés par la rallye à court terme, sous-estiment les risques réels.
Les risques concrets pour les petits épargnants
Un épargnant habitué à un produit sécurisé comme le Livret A entre dans une tout autre dimension de risque en choisissant un fonds de défense. Points essentiels à retenir :
- Mise minimale de 500 euros : ce n'est pas une somme négligeable pour de nombreux foyers.
- Capital bloqué pendant au moins cinq ans : en cas de besoin urgent de liquidités, sortir du fonds s'avère très difficile.
- Risque de marché : un changement de gouvernement, un accord de paix ou des scandales chez des fabricants d'armement peuvent fortement impacter la valeur du fonds.
La frontière entre motivation patriotique — « Je soutiens la sécurité nationale » — et investissement spéculatif est ici particulièrement poreuse. C'est précisément dans cette zone de tension que s'inscrit le nouveau fonds de défense.
Quelles conséquences pour les épargnants français et européens ?
Avec ce modèle, la France expérimente une approche susceptible d'alimenter des débats similaires dans d'autres pays de l'Union européenne. La question fondamentale est la suivante : un État est-il en droit d'inciter ses citoyens à orienter leur épargne vers le financement de l'industrie de défense — et à promouvoir ce choix politiquement ?
Sur le plan juridique, la participation reste entièrement volontaire. Sur le plan politique, une pression s'installe néanmoins : celui qui refuse peut vite être perçu comme peu solidaire de la « sécurité nationale ». Pour les établissements financiers, en revanche, de nouvelles opportunités lucratives s'ouvrent, avec la création de fonds inédits générateurs de commissions.
Ce débat n'est pas sans rappeler les discussions autour d'éventuelles « obligations Bundeswehr » ou d'un « fonds de sécurité » pour la défense européenne. La France démontre désormais concrètement à quoi peut ressembler une telle stratégie — avec une segmentation claire des sources de financement : fonds à risque élevé pour les entreprises d'armement, utilisation semi-indirecte des livrets réglementés pour les infrastructures.
Un scénario concret pour un foyer ordinaire
Imaginons un foyer français disposant de 10 000 euros sur son Livret A et de 40 000 euros placés en assurance-vie :
- Les 10 000 euros du Livret A restent intacts, génèrent un intérêt réglementé et restent disponibles à tout moment.
- L'assurance-vie propose de réorienter 10 % de l'épargne, soit 4 000 euros, vers « Bpifrance Défense » ou un fonds comparable.
- Le couple opte pour 2 000 euros : cette somme est bloquée cinq ans, fluctue avec le marché et peut, dans le pire des cas, être entièrement perdue.
En parallèle, une partie des fonds du Livret A transite via la Caisse des Dépôts pour financer la construction d'une nouvelle caserne. Ce foyer se retrouve ainsi doublement impliqué dans la politique de défense : directement via le fonds, et indirectement via la gestion étatique de son livret — sans que le compte lui-même n'ait changé d'un centime.
Opportunités, tensions et questions en suspens
D'un côté, les opportunités sont réelles : les entreprises du secteur de la défense accèdent plus facilement à des fonds propres, et peuvent ainsi développer la recherche, la cyberdéfense, la technologie des drones ou les communications par satellite. Pour le gouvernement, cela renforce la sécurité nationale tout en créant des emplois dans des secteurs de haute technologie.
De l'autre, des tensions émergent. Nombreux sont les épargnants qui ne souhaitent pas associer leur argent à l'armement. La situation se complique davantage lorsque les critères d'investissement socialement responsables — les normes ESG — rencontrent les investissements dans la défense. Certains investisseurs considèrent la défense comme une « protection de la démocratie », donc compatible avec l'ESG ; d'autres y voient un motif d'exclusion catégorique.
L'exemple français mérite une attention soutenue bien au-delà de ses frontières. Il illustre avec quelle rapidité un produit d'épargne perçu comme intouchable — comme le Livret A — peut devenir un instrument stratégique de financement de l'État. Sans intervention formelle sur les comptes, mais avec une redéfinition profonde et bien réelle des priorités politiques en arrière-plan.













